Québec, la capitale de la COVID-19

La deuxième vague frappe fort à Québec. La région détient le plus haut taux de cas actifs de COVID-19 de la province. Depuis un mois, notre journaliste s’est entretenue avec plus d’une quinzaine de personnes pour documenter ce moment charnière de la pandémie.

Un mois dans le coma. À surnager et à garder la tête hors de l’eau grâce à un respirateur artificiel. La deuxième vague l’a finalement emportée. Loin de sa famille et de son ami de cœur. Lucille Munro, 72 ans, est décédée de la COVID-19 début octobre.

« C’était le bébé de la famille, dit sa sœur Mayvis Munro, 78 ans. Je ne suis pas capable de me mettre dans la tête qu’elle n’est plus là. » Elle se surprend encore à décrocher le combiné de son téléphone pour l’appeler.

La mort de Lucille Munro laisse un trou béant dans la vie d’Yvon Desjardins. Il la fréquentait depuis 13 ans. « La pandémie est venue chercher quelqu’un que j’aimais, dit-il. C’est pourri [la COVID-19]. Mais on n’a pas le choix de vivre avec. »

Depuis le départ de Lucille, les messages de sympathie déferlent. « Les gens me disent de pas lâcher », dit Yvon Desjardins.

Lucille Munro s’est retrouvée, bien malgré elle, au coeur de l’histoire de la deuxième vague de COVID-19 à Québec. Elle a pris part à la fameuse soirée de karaoké du bar Kirouac, qui s’est tenue le 23 août dernier. Un tournant dans la progression de la pandémie dans la région.

Le Dr Jacques E. Girard est alors à la tête de la Direction régionale de santé publique de la Capitale-Nationale. Il va se souvenir longtemps du 30 août 2020.

« Ce dimanche-là, c’est là qu’on a vu arriver les cas du bar Kirouac et qu’on a commencé à faire des liens, entre autres, avec l’événement [karaoké] du 23 août, dit l’ancien directeur par intérim. Avant cela, on avait 24 cas par semaine. »

La COVID-19 se propage ensuite à une vitesse fulgurante. Au début septembre, la région de Québec enregistre environ 250 nouveaux cas par semaine. Ce nombre avoisine les 1200 à la fin du mois. Un record depuis le début de la pandémie de COVID-19, en mars.

Photo: Francis Vachon Le DevoirMayvis Munro pose à côté du portrait de sa soeur Lucille, décédée début octobre, à l’âge de 72 ans, après avoir contracté la COVID-19, probablement lors de la fameuse soirée de karaoké du bar Kirouac.

« On a été surpris par l’ampleur de la deuxième vague dans un si court laps de temps, admet le DAndré Dontigny, le nouveau directeur régional de santé publique de la Capitale-Nationale, entré en poste le 21 septembre. On ne s’y attendait pas. »

Flambée des cas

La région de Québec compte désormais 157 foyers d’infection (voir encadré). Elle est devenue, mardi, la capitale de la COVID-19 dans la province. Elle affiche le plus haut taux de cas actifs par 100 000 habitants (183,3) parmi toutes les régions du Québec, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

La bougie d’allumage ? La soirée karaoké du Kirouac, qui a entraîné plus de 70 infections. Mais dès la mi-août, la braise se réchauffe ailleurs à Québec. Neuf employés du Costco de Québec reçoivent un diagnostic positif à la COVID-19. Des enseignants et professeurs, qui fréquentent notamment la microbrasserie La Souche, sont infectés par le coronavirus, indique la Santé publique. Tout cela, à la veille de la rentrée scolaire.

« On s’est dit “oups, il y a des failles”, raconte le DJacques E. Girard. Au Costco [la contamination] était entre travailleurs. C’est donc dire qu’il y avait déjà un relâchement. Les gens de Québec se sentaient invincibles, comme le disait le maire Labeaume. »

 Le suivi des mesures, peut-être qu’à Québec, ça a pris un petit peu plus de temps. Là, on en paye les conséquences.— Christian Dubé

Début septembre, les policiers de la Ville de Québec informent la Santé publique que des soirées d’initiation d’étudiants de l’Université Laval se préparent. Des escouades — formées d’employés de la Santé publique et de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) — sont dépêchées dans les bars lors des événements. Des policiers sont présents.

« Le nombre de milieux qu’on a visités [lors de cette opération], c’est incroyable, dit le DJacques E. Girard. On a pu prévenir la catastrophe. Vous allez me dire que la catastrophe, on l’a eue. Mais on est intervenu. »

Malgré tout, la flambée des cas se poursuit. « Honnêtement, on est en train de l’échapper, dit, le 21 septembre, le maire de Québec, Régis Labeaume. On est en train de l’échapper d’aplomb ! »

Le maire Labeaume dénonce alors les « nano-Trump qui pensent qu’on n’a pas besoin de masque ». Une semaine plus tard, la Ville de Québec cesse de diffuser ses publicités sur les ondes de CHOI Radio X, car cette station « fait la promotion de l’opposition aux mesures sanitaires durant cette période de grave pandémie », écrit-elle dans un communiqué.

Le discours des antimasques et des complotistes trouve des échos favorables dans une partie de la population, à Québec comme ailleurs. Dans la province, 15 % des citoyens disent avoir « tendance à soutenir les manifestations contre le port du masque », selon un sondage en ligne mené par la firme Léger du 18 au 20 septembre, pour le compte de l’Association d’études canadiennes.

À MaClinique Lebourgneuf, une clinique désignée d’évaluation à Québec, le personnel doit composer avec « beaucoup de patients qui sous-estiment la pandémie », constate sa directrice médicale, la Dre Chantal Guimont, interviewée le 2 octobre.

« Ils refusent de nous croire lorsqu’on leur dit qu’ils ont un résultat positif, précise-t-elle. Ils continuent d’envoyer leur enfant à la garderie. » La Dre Chantal Guimont signale les cas de récalcitrants à la Santé publique.

Mais elle craint que d’autres cas positifs ne passent sous le radar. Des patients, qui consultent pour une fièvre, « deviennent frustrés » lorsqu’un médecin leur recommande un test de dépistage de la COVID-19, rapporte-t-elle. « Il y en a qui raccrochent la ligne lors du rendez-vous téléphonique, dit la Dre Chantal Guimont. On sait que quelqu’un a de la fièvre et se promène dans la nature. »

 On a été surpris par l’ampleur de la deuxième vague dans un si court laps de temps. On ne s’y attendait pas.— Dr André Dontigny

Zone rouge

La Capitale-Nationale entre alors en zone rouge (à l’exception des MRC de Portneuf et de Charlevoix). Les restaurants, les bars et les centres d’entraînement viennent de fermer. Les rassemblements privés intérieurs et extérieurs sont interdits.

Les nouvelles règles seront-elles suivies ? « C’est une chose de savoir quoi faire, et c’est autre chose de changer ses comportements, observe le Dr Marc Dionne, médecin-conseil en santé publique et chercheur au Centre de recherche du CHU de Québec. Est-ce que le message a suffisamment passé pour que les gens ne se rassemblent pas ailleurs ? »

En point de presse, le gouvernement Legault répète aux Québécois qu’ils doivent faire des « sacrifices » pour protéger le système de santé et les écoles. Des vies sont en jeu, martèle le premier ministre. C’est sans compter les chirurgies, destinées à des patients non atteints de la COVID-19, qui sont menacées.

PLUS DE 150 FOYERS D’INFECTION

26 dans des milieux de vie (CHSLD, résidences privées pour aînés, etc.)

22 dans des milieux de soins

25 dans des services de garde et des écoles

66 dans des entreprises et organisations

13 dans des bars ou restaurants

5 lors d’activités sportives, récréatives ou communautaires

Source : Direction régionale de santé publique de Québec

Un réseau de la santé affaibli

Dans la Capitale-Nationale, des hôpitaux doivent rapidement ralentir leurs activités. Des employés de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), infectés par le coronavirus dans la communauté, tombent au combat. L’établissement fait face à de nombreuses éclosions.

« Au début octobre, de 40 à 50 employés ont contracté la COVID-19, dit Sébastien Bouchard, président du Syndicat interprofessionnel de la santé de l’IUCPQ. Au même moment, il y en avait autant qui étaient en quarantaine à la maison. »

Le programme de greffe cardiaque élective est suspendu. « Au pire de la crise, on a fonctionné à 60 % de nos activités », estime le chef de l’unité des soins intensifs, le DMathieu Simon. Mais les chirurgies urgentes et semi-urgentes ont été maintenues, précise le pneumologue.

Le CHU de Québec–Université Laval, lui, procède à du délestage dès la mi-octobre. Environ 300 chirurgies sont annulées ou reportées. C’est le cas de l’opération de Karyna Tremblay. La jeune femme de 22 ans devait subir un double remplacement articulaire à la mâchoire le 14 octobre.

« J’avais réservé une chambre d’hôtel, dit la citoyenne de Normandin, une ville au Lac-Saint-Jean. Mon conjoint, qui travaille dans le Nord, avait pris des vacances pour m’accompagner. » L’intervention est annulée. « Mon conjoint a perdu des journées de travail », dit-elle.

Karyna Tremblay a depuis été convoquée de nouveau pour une intervention, le 6 novembre. Elle espère qu’elle aura lieu. Elle vit avec une douleur constante à la mâchoire. « C’est un peu comme si j’étais toujours courbaturée, illustre-t-elle. Comme après une grosse journée d’entraînement. »

Inverser la tendance

À l’IUCPQ, la situation s’améliore. Un seul cas de COVID-19 a été détecté parmi les patients et les employés, lors d’une opération massive de dépistage effectuée la semaine dernière. « La tension baisse », dit Sébastien Bouchard.

Le virus continue toutefois de se propager dans la communauté. La MRC de Portneuf est particulièrement touchée. Elle a atteint un taux de 302,4 cas actifs par 100 000 habitants la semaine dernière, l’un des plus élevés au Québec, selon les données de l’INSPQ.

Diverses éclosions, notamment dans des écoles, expliquent cette hausse vertigineuse des infections, selon le préfet de la MRC, Bernard Gaudreau. Au Complexe O’Sommet, une résidence privée pour aînés située à Donnacona, 45 résidents et 7 employés ont contracté la COVID-19, selon la Santé publique. Personne n’est décédé.

« Mais il ne faut pas jouer à l’autruche, dit Bernard Gaudreau. Les gens ont continué d’avoir une certaine forme de normalité malgré les directives claires de la Santé publique et du gouvernement. Le fait de demeurer au palier orange [jusqu’au 8 octobre] a peut-être contribué au sentiment de sécurité des citoyens. »

En point de presse mardi, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé a reconnu que « le suivi des mesures, peut-être qu’à Québec, ça a pris un petit peu plus de temps ». « Là, on en paye les conséquences », a-t-il ajouté.

La Direction régionale de santé publique est débordée. Elle compte actuellement une centaine d’employés pour mener les enquêtes épidémiologiques, la recherche de cas et le suivi de patients. Elle compte tripler leur nombre prochainement. De futurs travailleurs sont déjà en formation, indique le Dr André Dontigny.

Fini, donc, les longs délais pour connaître un résultat d’un dépistage ? Un jeune a dû attendre dix jours avant de recevoir son diagnostic positif, a rapporté Le Devoir en octobre. « On va tout faire pour que ça n’arrive plus », dit le Dr André Dontigny.

Dès la fin novembre, le CHU de Québec–Université Laval pourra compter sur un nouvel appareil pour analyser les tests de dépistage. « Une nouvelle machine sera livrée au début de la semaine prochaine », indique sa porte-parole, Lindsay Jacques-Dubé. Il faudra toutefois la tester et la calibrer.

Le ministre Christian Dubé dit avoir confiance qu’avec tous les efforts déployés, la Capitale-Nationale pourra renverser la tendance.

La Dre Chantal Guimont, elle, observe une « meilleure collaboration » de la part des patients depuis une dizaine de jours. « Mon hypothèse, c’est que les gens ont de plus en plus de personnes atteintes de la COVID-19 dans leur entourage, dit-elle. C’est devenu une vraie maladie, peut-être. »

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