Après les Qonspirations, les conflits de famille

QAnon est désormais une immense communauté d’internautes conspirationnistes : certains fidèles disent y avoir trouvé une seconde famille, ou même une religion. Des proches d’adeptes de QAnon racontent à Enquête comment ce mouvement a détruit leur famille et des amitiés.

Joanie*, une Québécoise dont le parent a été séduit par les théories de QAnon, dit que ce dernier y a trouvé une nouvelle famille, au grand désarroi de sa vraie parenté.

Ça peut être beaucoup, les vidéos, les manifestations, pour se retrouver entre complotistes, dit-elle. Le pire c’est qu’ils sont convaincus qu’ils font la bonne chose, ils se retrouvent ensemble et cherchent la solution pour sauver le monde, ils sont convaincus que c’est ça qu’ils font.

Les croyants de QAnon, qui se disent réveillés aux réalités sordides de ce monde, se donnent le mandat de conscientiser les gens autour d’eux. Joanie raconte que son parent ne parle que de cela, une nouvelle passion qui lui aura coûté très cher.

Ça prend leur vie au complet, ça prend leurs liens, ça prend leurs métiers, leur vision du monde, tout.Joanie

Elle explique que sa relation avec ce proche a beaucoup souffert, et comme plusieurs des gens à qui nous avons parlé pour ce reportage, elle nous a demandé de taire son nom pour éviter l’aliénation totale.

La montée du complotisme

Mike Kropveld a l’habitude de recevoir des appels de détresse. Depuis plus de 40 ans, ce Montréalais qui tient les rênes de l’organisme Info-Secte offre du soutien aux familles déchirées par la dérive sectaire. Le septuagénaire aux connaissances quasi encyclopédiques de tous les mouvements religieux du Québec en a vu de toutes les couleurs, des Apôtres de l’amour infini à Lev Tahor.

Cette année, cependant, ses appels révèlent l’émergence d’une nouvelle tendance : l’adhérence aux théories du complot, plus particulièrement au mouvement QAnon.

On a commencé à recevoir des demandes de proches et de familles de gens qui ont vraiment embarqué à 100 % dans des croyances de conspiration, dit-il. Ça cause énormément de peine et de douleur.

Il explique que les bouleversements engendrés par la pandémie ont poussé des millions de personnes à se tourner vers l’Internet en quête de sens. Les gens ont perdu leurs emplois, ils ne sont pas capables de rester en contact avec leurs proches, ils ne comprennent pas ce qui se passe, affirme Mike Kropveld. Ceux qui donnent les réponses les plus simples, des explications magiques, ce sont les théoriciens du complot.

Une nouvelle religion

Plan rapproché de Mike Kropveld.

Mike Kropveld, directeur général et fondateur d’Info-Secte, souligne qu’avec la pandémie, les théories du complot ont pris une plus grande ampleur dans la société.

PHOTO : RADIO-CANADA

QAnon existe depuis 2017, mais la pandémie lui a servi de tremplin important. Selon cette théorie américaine qui vénère Donald Trump, la COVID-19 serait une fraude mondiale conçue pour empêcher la réélection du 45e président américain. Une thèse invraisemblable, mais parfois plus facile à accepter que la notion d’un virus inconnu, explique Mike Kropveld.

Ça répond à un besoin émotionnel, à un besoin de certitude, ça aide à comprendre une situation qui est très complexe.Mike Kropveld

Certains observateurs du phénomène jugent que ce mouvement, qui compte désormais des millions d’adeptes dans plus de 70 pays, ressemble maintenant à une nouvelle religion. Aux États-Unis d’ailleurs, de véritables églises ont été créées pour vouer un culte à QAnon.

L’« évangile » de QAnon est livré par un internaute anonyme qui partage régulièrement des messages codés, surtout concernant l’administration Trump. Comme ces textes sont ouverts à l’interprétation, les fans du mouvement se rallient pour les déchiffrer et collaborent pour construire un véritable univers conspirationniste. Dans un contexte de distanciation sociale et d’isolement prolongé, Mike Kropveld explique que cette communauté – et les informations qu’elle véhicule – a amené un certain réconfort à un nombre croissant de personnes.https://4b6266c19a19b9435d07a2ab7a970c88.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

N’importe qui peut s’y faire prendre

Les proches des adeptes QAnon décrivent une évolution graduelle, nourrie à coups de visionnements YouTube. Il a commencé à regarder des vidéos tranquillement au début de la COVID et ça a juste empiré avec le temps, confie Joanie.

Même son de cloche pour Laurent Nguyen, un Sherbrookois qui a lui aussi été témoin de la radicalisation d’un être cher. Il explique que ces théories, qui prétendent entre autres que le masque est un outil de contrôle social, ont forcé certains membres de sa famille à couper les ponts avec leur proche.

On a eu des funérailles récemment et il était le seul à ne pas porter le masque, dit-il de son proche radicalisé. Il nous disait qu’Arruda et Legault sont à la solde de l’Organisation mondiale de la santé. Le jeune homme immunosupprimé s’est depuis senti obligé de prendre ses distances. Avec le diabète que j’ai, si je l’attrape, le coronavirus, j’ai plus de chances de mourir que la plupart, et ça c’est quelque chose qui me fait peur.

Certaines personnes nous ont dit avoir réussi à gérer la situation en cessant de suivre les médias sociaux de leurs proches. D’autres ont plutôt choisi de rompre tout contact. Cameron*, un jeune Trifluvien qui a vu sa mère tomber dans l’univers de QAnon, se dit désormais incapable de lui parler.

J’essaie depuis des mois de la convaincre que c’est une arnaque, dit-il. C’est extrêmement frustrant, je dois essentiellement l’abandonner.Cameron

Laurent Nguyen, qui continue de surveiller la progression de QAnon afin de mieux comprendre son proche, juge que n’importe qui peut s’y faire prendre. On a souvent tendance à dire que ce sont des gens pas éduqués qui vont se joindre à ce genre de mouvement, mais pas nécessairement. J’ai vu des gens avec des doctorats croire à ce genre de choses là.

Le chercheur Marc-André Argentino, qui étudie la croissance de QAnon à travers le monde, abonde dans le même sens.

Ce n’est pas juste du monde qui n’est pas éduqué, on voit des médecins, des avocats, des politiciens, des chercheurs, énumère-t-il. Je ne pense pas qu’il y a un archétype, et c’est ça qui est important, n’importe qui peut tomber dans ce mouvement.

De toutes les allégeances politiques

Des gens lors d'une manifestation. Certains agitent des drapeaux du mouvement QAnon.

Des adeptes du mouvement QAnon ont pris part à une manifestation contre les mesures sanitaires, le 12 septembre à Montréal.

PHOTO : RADIO-CANADA

Bien que les fondements de QAnon soient ancrés dans la droite républicaine et teintés d’antisémitisme, le mouvement attire désormais des adeptes de toutes les allégeances politiques.

C’est avec consternation que Mélanie Bourassa, qui se décrit comme une hippie de Hochelaga-Maisonneuve, a vu des dizaines de ses amis se greffer à la mouture québécoise du mouvement.

Tout d’un coup, je voyais des familles éclater, des amitiés qui se brisaient, c’est immense ce qui se passe. Elle note une certaine dissonance cognitive auprès de ce cercle d’amis qui, l’an dernier, étaient allés marcher pour Greta Thunberg. Ils adhèrent maintenant à cette théorie que Trump va sauver le monde, je ne sais pas comment ça se fait, dit-elle. Ce sont de super bonnes personnes, mais pourtant elles sont plongées là-dedans, et c’est l’extrême droite!

Jeff Yates, spécialiste du domaine de la désinformation et animateur de l’émission Les Décrypteurs, explique qu’au fil du temps, QAnon s’est greffé à tout un éventail de thèses complotistes pour devenir un méga-mouvement des plus hétéroclites.

En fouillant du contenu sur ta conspiration de choix, tu vas tomber tôt ou tard sur du contenu Qanon, soutient-il. Il donne l’exemple d’un internaute qui se méfie des masques et qui, en cherchant des articles pour corroborer ce point de vue, tombe sur des informations liées à QAnon. Et puis là, ce n’est pas juste les masques, ce sont les vaccins qui sont dangereux, c’est les gouvernements qui essaient d’instaurer une dictature mondiale, après on rentre dans le trafic d’enfants, et ça peut débouler rapidement. 

Même les influenceurs

Si certains influenceurs québécois sont souvent blâmés pour cet éclatement social, ces derniers en vivent aussi les conséquences.

Dans une de ses vidéos exclusives disponibles à ses membres payants, le youtubeur Alexis Cossette-Trudel affirme que son père, l’ex-felquiste Jacques Cossette-Trudel, ne lui parle plus. Il n’est vraiment, vraiment pas content de ce que je fais, il a honte de moi, il dit que je salis le nom de la famille, confie l’animateur de Radio-Québec.

Sa mère partage cette inquiétude. En entrevue avec Denise Bombardier, Louise Lanctôt a révélé qu’elle espère que son fils pourra un jour se déprogrammer. C’est dur, c’est long, ça ne se fait pas du jour au lendemain, mais je crois que c’est possible a-t-elle affirmé.

Marie-Ange Cossette-Trudel, la sœur du polémiste, est moins optimiste. Depuis toujours, je désire réenchanter ce monde, lui désire lui faire la guerre, écrit-elle dans une publication Facebook partagée plus de 1000 fois. Je crois qu’il se nourrit des crédules, tel un vampire. Il jubile.

L’animateur de Radio-Québec est pourtant convaincu que le temps lui donnera raison. Un de mes souhaits profonds, c’est que la vérité sorte éventuellement, quand on parle du Grand Réveil, que ça réunisse les gens, dit Alexis Cossette-Trudel, citant QAnon. “Q” parle souvent d’une nation unie.

Pour les familles et amis des fans de QAnon, cependant, le mouvement n’a rien d’unifiant.

C’est un mouvement qui divise un peuple, dit Joanie. Il va y avoir des passages à l’acte, c’est la suite normale, on serait naïfs de penser que tout le monde un matin va bien aller après cette crise. Ça a vraiment fait germer quelque chose.

Laurent Nguyen souligne qu’aux États-Unis, plusieurs crimes liés à QAnon auraient déjà été commis. Au Québec, il donne l’exemple des tours 5G, incendiées en réaction à des complots qui prétendent que cette technologie est dangereuse. Quand on lit les théories du complot et qu’on croit à ça, on peut se mettre vraiment à avoir peur, on s’entend?

Pris au dépourvu

Plusieurs géants du web ont récemment sévi pour limiter la portée de QAnon sur les réseaux sociaux, mais reste à voir si cela va réussir à freiner le mouvement.

Pour l’instant, plusieurs familles québécoises se disent mal outillées pour gérer les conflits que causent les complots. Je ne sais pas où aller, dit Laurent Nguyen. Je ne sais pas comment aider ces gens-là, je ne connais pas les ressources.

Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, qui reçoit un certain nombre d’appels à ce sujet, est actuellement en train d’adapter ses ressources pour répondre à cette demande croissante. Ce qui est important pour nous, c’est de travailler pour que les gens soient plus résilients, explique leur directrice de l’éducation Roxane Martel-Perron.

Mike Kropveld, qui offre des conseils aux familles affectées chez Info-Secte, avertit qu’une solution miracle n’existe pas. Si votre but c’est d’améliorer la communication, c’est clair que la confrontation ne va pas aider, dit-il. Il propose d’essayer de voir la situation à travers les yeux de la personne qui croit à ces théories et de poser beaucoup de questions.

Si vous dites simplement que vous êtes inquiet, vous ne dites pas si vous êtes pour ou contre, recommande-t-il. Vous dites, j’ai vu un changement, ça m’inquiète, je veux comprendre.

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