Un milliard $ en primes pour une opération charme auprès de 4000 infirmières

Aux prises avec une crise sans précédent dans le réseau de la santé, accentuée par une grave pénurie d’infirmières, le premier ministre François Legault a lancé jeudi une opération charme sous forme de «petite révolution» visant à ramener d’urgence dans le réseau public celles parties à la retraite ou ayant choisi de poursuivre leur carrière dans le secteur privé.

L’objectif: convaincre au moins 4000 infirmières de répondre à l’appel, grâce à des primes ponctuelles pouvant totaliser 1 milliard $,  et en les incitant à prendre des postes à temps plein. 

Le gouvernement espère que son plan aura pour effet de réduire le temps supplémentaire obligatoire (TSO), une des principales revendications des infirmières, et de diminuer le recours aux agences de placement privées. Mais il n’a pris aucun engagement précis, ni fixé aucune obligation de résultats. 

Une grande inconnue de l’équation: on ignore comment les infirmières vont réagir à cet appel pressant, en pleine quatrième vague de pandémie et alors que le personnel évolue dans un environnement de travail sous pression constante.

Déjà, depuis des mois, partout au Québec, des hôpitaux annoncent qu’ils doivent temporairement fermer des salles d’opération ou des salles d’urgence, faute de personnel, dont des infirmières.

Québec évalue qu’il manque actuellement au moins 4300 infirmières pour faire fonctionner le réseau de la santé normalement. Pour ajouter à la crise, à compter du 15 octobre, le réseau devra éventuellement fonctionner sans la contribution de milliers d’autres soignants ayant choisi de ne pas se faire vacciner.

On estime que 20 000 employés du système public de la santé, dont 7700 sont en contact étroit avec des patients, ne sont toujours pas pleinement vaccinés contre le virus de la COVID-19. Dès le 15 octobre, Québec a décrété qu’ils seront suspendus sans solde, pour un temps indéterminé, aggravant d’autant la pénurie de personnel.

Jeudi après-midi, en conférence de presse, accompagné du ministre de la Santé, Christian Dubé, et de la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, le premier ministre François Legault a annoncé sa vision des choses pour inverser la tendance et ainsi espérer éviter la multiplication des bris de services aux patients.

Il s’agit selon le premier ministre de «mesures costaudes» destinées à panser les blessures d’un réseau «quasi dysfonctionnel». Il s’est dit confiant du succès de l’opération. «Si on gagne notre pari, et je suis convaincu qu’on va le gagner (…), il n’y en aura presque plus de temps supplémentaire obligatoire», selon lui.

Les premières visées par ce plan sont les 8000 infirmières ayant pris leur retraite au cours des cinq dernières années. 

«Pas de magie»

Le plan pourrait cependant échouer, si les infirmières préfèrent malgré tout privilégier la douceur de la retraite ou l’environnement du secteur privé. Si c’est le cas, le ministre Dubé n’a pas caché que le réseau devra alors se «réorganiser» en fonction du personnel qui sera disponible. En clair, cela voudrait dire du délestage dans les salles d’opération et d’éventuels bris de services.  

«Il n’y a pas de magie. Soyons clairs: il n’y a pas de magie», a-t-il commenté, ne niant pas la gravité de la situation.

En vue de réorganiser les horaires de travail des infirmières, Québec veut notamment accélérer l’entrée en vigueur de certaines dispositions déjà prévues dans leur nouvelle convention collective, signée tout récemment avec le gouvernement. 

On prévoit offrir divers incitatifs financiers, sous forme de primes totalisant éventuellement 1 milliard $, si le retour est massif. De plus, on veut augmenter le nombre de postes à temps plein, et on espère que les mesures annoncées auront pour effet de réduire – pas d’éliminer – le temps supplémentaire obligatoire (TSO) et le recours aux agences de placement privées. Cette année, Québec a versé environ 1 milliard $ à ces agences pour combler les pénuries d’infirmières. 

Québec versera donc une prime de 15 000 $ à 18 000 $ aux infirmières à temps complet qui sont demeurées dans le réseau malgré la crise, de même qu’à celles qui travaillent à temps partiel et qui accepteront un poste à temps complet, et offrira une prime de 12 000 $ à 15 000 $, selon la région, à celles qui sont parties et qui accepteront de revenir oeuvrer dans le réseau public. 

Ces primes, imposables, ne seront versées qu’une seule fois, mais en deux temps au cours de l’année.

Actuellement, 60 % du personnel infirmier travaille à temps complet. Québec veut faire grimper cette proportion à au moins 75 % «à très court terme». Si l’objectif est atteint, cela permettrait aux gestionnaires du réseau de stabiliser les horaires de travail et de réduire le recours au TSO.

Chose certaine, à l’avenir, les meilleurs horaires de travail (de jour et durant les jours de semaine) seront réservés en priorité aux infirmières ayant fait le choix du réseau public, laissant les horaires moins intéressants (de nuit et de week-end) à celles provenant des agences, a assuré le premier ministre. 

Pour soulager les infirmières de diverses tâches administratives et leur permettre de consacrer plus de temps aux patients, Québec veut aussi embaucher et former 3000 adjoints administratifs, le plus tôt possible.

Le plan annoncé vise en fait quatre groupes de professionnels: les infirmières, les infirmières auxiliaires, les inhalothérapeutes et les  perfusionnistes cliniques.

La veille, le syndicat qui représente les infirmières, la FIQ, avait réaffirmé l’importance à leurs yeux d’abolir le recours au temps supplémentaire obligatoire, devenu une pratique généralisée ayant contribué à l’exode des infirmières.

Dans un communiqué, la présidente de la FIQ, Nancy Bédard, a réclamé «un changement drastique dans la culture de gestion basée sur le respect et la bienveillance, priorisant ainsi la conciliation travail-famille», seule avenue pour inciter ses membres à rentrer au bercail.

La FIQ revendique aussi notamment, pour ses 76 000 membres, l’autogestion des horaires de travail pour privilégier les horaires stables, une révision des ratios patients-infirmières et des mesures favorisant la conciliation travail-famille.

L’opposition libérale a déploré l’absence d’engagements fermes pris par le gouvernement pour éviter tout bris de services à la population et pour améliorer les conditions de travail des infirmières. Il n’a pas répondu «à la détresse» des infirmières, selon la porte-parole, la députée Marie Montpetit.

De son côté, l’opposition péquiste a réagi en disant que le gouvernement manquait d’ambition. Selon le chef parlementaire, Joël Arseneau, Québec a annoncé des «voeux pieux», sans garantie de résultats. Il revendique la fin du TSO et l’abolition totale du recours aux agences de placement privées.

Le plan du gouvernement n’a rien d’une «petite révolution», étant «rempli de bonnes intentions», mais reposant «sur de la pensée magique» sans engagement, ni échéancier, a déploré le porte-parole solidaire, Vincent Marissal. 

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