L’Irlande résignée à «vivre avec le virus»

Des pubs bondés de fêtards sans masque, des rassemblements publics ou familiaux sans distanciation ni limite d’invités, la fin du passeport vaccinal : une semaine après la levée de la plupart des mesures sanitaires en Irlande, la vie reprend son cours normal. Ou presque.

Les Irlandais ont recommencé à sortir avec un mélange d’allégresse, d’incrédulité et d’appréhension. Comme au Québec et ailleurs, la flambée du variant Omicron, juste avant les Fêtes, avait entraîné un nouveau confinement dans la république de 5 millions d’habitants.

Ce confinement a été de courte durée : la Santé publique et le gouvernement ont pris tout le monde de court, il y a une dizaine de jours, en décrétant qu’il fallait désormais « vivre avec le virus ».

Pourquoi ? Parce que le système de santé tient le coup. C’est le seul indicateur qui compte pour le moment. Le nombre d’hospitalisations, y compris aux soins intensifs, a commencé à baisser, après la hausse du dernier mois.

« C’est quand même étonnant : il y a une semaine, on se faisait dire qu’on risquait la mort si on sortait et, maintenant, tout est ouvert », dit Patrick Borel, barman dans un restaurant très achalandé du quartier Temple Bar, au centre de Dublin.

Nous sommes samedi soir. Le resto-bar se remplit au fur et à mesure que la soirée avance. La bière, le vin et les cocktails coulent à flots. Patrick et quatre de ses collègues se démènent sans arrêt derrière l’immense comptoir. Ils ne portent pas de masque, sauf pour se déplacer dans le restaurant. Même chose pour les clients.

L’air devient lourd. Il fait chaud. On a l’impression de se trouver dans un incubateur à COVID-19.

« Patrick, te sens-tu en sécurité de travailler dans ces conditions ?

— Certainement. Pour la sécurité, on a un portier à partir de 22 heures.

— Juste un petit rappel : on est encore en pleine pandémie !

— Ah, ça ? Pas de souci, je reste à deux mètres des clients », dit-il en souriant.

Deux mètres ? Plutôt 63 centimètres, disons, lorsqu’on est assis au bar. Mais peu importe, il faut vivre avec le virus, répètent la Santé publique et le gouvernement irlandais. On connaît la chanson : le variant Omicron est plus contagieux, mais entraîne moins de complications graves que ses prédécesseurs.

Il n’en demeure pas moins que c’est un peu malaisant de se trouver dans un pub bondé sans masque ni bulle de deux mètres. On a développé des réflexes de prudence depuis deux ans. Autant on a dû s’adapter aux mesures sanitaires, autant il devient difficile de s’en défaire. Un t-shirt populaire dans les boutiques de Dublin affiche une phrase qui résume l’état d’esprit de bien des gens : « Quand cette pandémie sera finie, je veux que certaines personnes restent loin de moi. »

Vertige du déconfinement

Cette joie mêlée d’inquiétude du retour à une vie presque normale, on la ressent partout en ville. Un jour de semaine, dans un café-épicerie grano du quartier Portobello, près du centre de Dublin, huit clients partagent une grande table au centre de la pièce. Huit personnes attablées ensemble. Comme dans l’ancien temps, en 2019. Patricia Groome, qui travaille dans un bureau à deux pâtés de maisons, est venue dîner ici pour la première fois depuis longtemps.

Elle a l’air dubitative en observant les gens assis avec elle, le serveur aux avant-bras tatoués, l’étalage garni de bouteilles de vin « naturel » et « bio », le va-et-vient des clients qui sortent avec un café pour emporter… Patricia Groome a de la difficulté à concilier cette réalité — la vie qui reprend — avec la montée exponentielle des infections au variant Omicron, qui a frappé avant le temps des Fêtes. Une explosion si soudaine que la Santé publique irlandaise a arrêté de compter les tests positifs, comme au Québec.

« Je suis un peu sous le choc d’être assise ici », avoue Patricia Groome. Cette dame dans la cinquantaine se console en ayant eu sa troisième dose de vaccin au mois de novembre. Le taux de personnes adéquatement vaccinées est de 77 % en Irlande, légèrement inférieur à celui du Québec, parmi le peloton de tête des pays riches. Et plus de la moitié des Irlandais ont déjà eu une troisième dose.

Fini le passeport vaccinal

Comme au Québec, les autorités irlandaises estiment que la vaccination est la clé de la sortie de crise. Mais contrairement au gouvernement Legault, qui impose aux non-vaccinés de « rester chez eux », celui du premier ministre Micheál Martin fait le pari que la masse critique de gens vaccinés protégera le système de santé irlandais. C’est pourquoi il a éliminé le passeport vaccinal pour le moment.

Le raisonnement des experts irlandais est simple : une minorité de citoyens peut bien décider de ne pas se faire vacciner, ceux qui ont eu deux ou trois doses sont assez nombreux pour maintenir les hospitalisations à un niveau gérable.

À la grande table du café-épicerie, Patricia Groome explique qu’elle est d’accord avec ce raisonnement des experts de la Santé publique. Et malgré ses craintes d’attraper la COVID-19, elle ose croire que le gouvernement a pris une décision éclairée en levant la majorité des mesures sanitaires.

« Les scientifiques disent qu’on ne peut pas maintenir une population indéfiniment en confinement, entre autres grâce à la vaccination. Je trouve que ça a du sens », dit-elle.

Fleurs et musique

Dans le quartier voisin, samedi après-midi, une foule a envahi la rue Grafton, fermée à la circulation automobile. On se croirait aux beaux jours du printemps au Québec. Même frénésie. Même légèreté dans l’air. Les terrasses sont bondées, même s’il fait seulement 9 degrés, avec une humidité qui transperce les os.

« Ça fait du bien de voir la vie qui reprend », dit Gertie Humphrey, heureuse du retour des clients à son kiosque de fleurs en plein air. Elle savoure le moment présent, mais ne se fait pas d’illusions pour la suite des choses : elle est convaincue que la pandémie fera partie de nos vies pour l’avenir prévisible.

« Je pense qu’on aura un répit ce printemps et cet été, mais il est probable que le virus revienne à l’automne », dit-elle. Au moins, le défilé de la Saint-Patrick aura lieu au mois de mars à Dublin — une première depuis l’année 2019.

Autre signe que des jours meilleurs sont arrivés, les musiciens de rue ont réapparu dans la rue Grafton. « C’est la première fois que je joue depuis deux ans. Je suis un peu rouillé, mais c’est bien parti quand même », lance Richy Sheehy, entre deux accords de la pièce Californication, des Red Hot Chili Peppers.

Cet artiste a passé de bien mauvais moments depuis mars 2020. Tous ses contrats de musicien et de comédien ont été annulés. L’aide gouvernementale pour la pandémie lui accordait de quoi se payer des « pinottes ». Il a fait des petits boulots à gauche et à droite.

« Il était temps qu’on revienne à une certaine normale, dit-il. La pandémie a frappé fort dans le milieu culturel. J’étais favorable au confinement au début de la crise, c’était normal de tout fermer, mais à un moment donné, il faut vivre avec ça, d’autant plus qu’on a les vaccins maintenant. »

À la fin de l’entrevue, Richy Sheehy nous tend la main. Malaise. Étonnement. Mais en Irlande, on est rendus là : le retour des poignées de main. Ça fait partie des joies de vivre avec le virus.

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