Le vaccin contre la COVID-19, un critère d’admissibilité à la greffe pulmonaire

En vertu d’une nouvelle directive, des patients qui n’ont pas été vaccinés contre la COVID-19 ne seront plus admissibles à une greffe de poumon au Québec. Une décision qui touche de façon dramatique une Québécoise de 36 ans atteinte de fibrose kystique.

Depuis le début du mois d’octobre, la vaccination contre la COVID-19 est devenue un « critère d’admissibilité à la greffe pulmonaire », a confirmé le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) au Devoir cette semaine.

« Les risques accrus de rejet et de complications, couplés à de hauts taux de mortalité — de 25 à 30 % — de patients infectés par la COVID-19 après une transplantation pulmonaire, sont au cœur de cette prise de décision difficile, dont l’objectif premier est de maximiser les chances de réussite de la greffe », a indiqué par courriel la porte-parole du CHUM, Andrée-Anne Toussaint.

Seule la greffe de poumon est visée par cette directive, qui ne touche pas les autres transplantations d’organes (cœur, foie, pancréas, etc.).

Au Québec, le CHUM est le seul hôpital à réaliser des greffes pulmonaires. Sa porte-parole souligne qu’il n’est pas le seul établissement au Canada à avoir imposé une telle règle, puisque Toronto a récemment pris la même décision pour les transplantations les plus critiques.

Joanie Dupuis, 36 ans, a récemment été avisée qu’elle n’était plus admissible à une greffe de poumon parce qu’elle n’est pas vaccinée. Elle dit avoir appris récemment qu’elle était huitième sur la liste d’attente. « Une infirmière pivot est venue me voir. Elle m’a dit qu’ils allaient me mettre en stand-by jusqu’à ce que j’aie eu le vaccin », explique-t-elle. Mme Dupuis souffre de fibrose kystique depuis qu’elle est toute jeune. Elle est hospitalisée depuis le 18 septembre pour un contrôle de routine lié à sa maladie.

Si elle refuse de se faire vacciner, c’est parce qu’elle a été très malade après avoir reçu le vaccin contre la grippe H1N1 il y a quelques années, soutient-elle. Elle ajoute que, durant son enfance, d’autres vaccins lui ont temporairement paralysé le bras et causé des problèmes respiratoires supplémentaires. Et que cela a fait naître chez elle une peur maladive des vaccins. « J’ai l’impression de me battre contre le système au complet, mais j’ai déjà assez de stress avec la greffe elle-même », dit-elle.

Parce que son conjoint n’est pas vacciné, lui non plus, il ne peut pas lui rendre visite à l’hôpital. « Je me retrouve toute seule avec mes anxiétés », raconte-t-elle.

À chacun sa chance

Le 19 octobre dernier, Joanie Dupuis a raconté son histoire lors d’un échange en ligne entre le chef conservateur Éric Duhaime et ses partisans. Elle a par la suite donné une entrevue à ce sujet au média Rebel News, qui a mis en ligne une pétition pour la soutenir. Rebel News milite pour différentes causes, comme l’abolition du passeport vaccinal et le retrait du Canada de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mme Dupuis affirme au Devoir ne pas être une militante antivaccin, ajoutant qu’elle se considère plutôt comme « pro-choix ». « Ce que je déplore, c’est que ce n’est pas du cas par cas. Je trouve ça un peu spécial, dit-elle. Une personne qui a fumé toute sa vie va être greffée quand même. Chaque personne a aussi le droit d’avoir sa chance. »

Sa peur du vaccin justifie-t-elle qu’elle risque sa vie ? Elle répond que sa crainte « est profonde ». « Chaque fois que j’y pense, je fais de l’anxiété extrême. » Les médecins, ajoute-t-elle, cherchent à « l’amener à prendre le vaccin », mais ils ne l’ont pas convaincue que c’était dans son intérêt.

La patiente insiste toutefois sur le fait qu’elle est « très bien traitée » à l’hôpital pour sa maladie. « Les médecins sont dévoués. J’ai une équipe fantastique. Ce n’est pas eux que je veux critiquer, mais les règles. »

Au CHUM, on affirme que « chaque décision est prise en fonction de l’état médical complet du patient, pour s’assurer des meilleures chances de succès de la greffe ».

L’an dernier, 69 personnes ont reçu une greffe pulmonaire au Québec. Puisque Mme Dupuis était au 8e rang, on peut présumer qu’elle avait de bonnes chances de recevoir un nouveau poumon dans les mois à venir.

Une question éthique

Cet événement survient près de deux semaines après que le chef du service des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, François Marquis, a fait débat en déclarant à l’émission Nos années 20 qu’on pourrait envisager de prioriser les personnes doublement vaccinées pour les opérations non urgentes.

Interrogé mercredi sur la présence d’un comité d’éthique dans la prise de décisions sur les greffes, le CHUM a indiqué que les décisions étaient prises par « programme de greffe » et « par établissement ».

« La décision d’exiger la vaccination contre la COVID-19 s’inscrit en conformité avec les réflexions menées par la Société canadienne de transplantation », a également précisé la porte-parole.

Joint par Le Devoir, l’organisme Transplant Québec, qui coordonne le don d’organe au Québec, n’avait pas de commentaires à formuler sur la nouvelle directive. « Nous gérons la liste d’attente, mais chaque programme est responsable de l’inscription de ses patients sur la liste. C’est à eux de choisir le statut de leurs patients sur la liste », a indiqué sa porte-parole, Annie-Carole Martel.

De son côté, le Collège des médecins indique qu’il n’a pas été consulté en ce qui a trait à cette directive et qu’il « prendra le temps d’analyser toutes les facettes de cette question ».

Selon l’experte en éthique clinique à l’Université de Montréal Marie-Ève Bouthillier, l’enjeu dans cette histoire est de savoir les médecins ont des « motifs cliniques » de ne pas procéder à la greffe sur une patiente. « Si la réponse est oui, il peut être justifié de ne pas donner un organe rare à une personne qui pourrait ne pas en tirer de bénéfices », explique-t-elle. « La ligne à ne pas franchir, c’est s’il y a des considérations autres que cliniques qui motivent la décision. »

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