Douze mois d’une pandémie qui n’en finit plus

17 novembre 2019. Au Québec, le mercure a déjà plongé sous zéro. Des incendies de forêt consument la Californie et Venise est inondée. Dans l’angle mort de cette crise climatique, un autre chapitre du dérèglement planétaire se trame pourtant aux antipodes. En Chine, un vieil homme développe une vilaine pneumonie, due à un virus encore inconnu. En un an, ce virus tuera 1,2 million de personnes, mettra à genoux l’économie planétaire, bousculera la vie en société, notre conception du travail, de l’école, du commerce et la culture. Un an après l’émergence du coronavirus, Le Devoir remonte le fil des moments clés de la pandémie, racontée par des Québécois qui se sont retrouvés au coeur de la tempête. Premier texte : l’attente.

De sa découverte à son arrivée au Québec, une succession de ratés ont permis au virus de quitter la Chine pour semer les germes d’une pandémie mondiale. Gros plan sur les premières heures de l’épidémie.

31 décembre 2019

Genève — Ding ! Un texto fait tinter le cellulaire du Dr Vinh Kim Nguyen, urgentologue québécois volontaire pour Médecin sans frontières, rattaché au Centre de santé globale du Graduate Institute de Genève. Une alerte de l’OMS fait état d’une éclosion de pneumonies atypiques observées dans la province de Hubei. À ce moment, nul ne se doute que la Chine compte beaucoup plus que la poignée de cas rapportés. Vingt-quatre heures plus tard, le même message atterrit dans la boîte courriel de Gary Kobinger, microbiologiste à l’Université Laval et inventeur du vaccin contre l’Ebola. « Des alertes comme ça, il y a en 3 à 4 fois par an. Je trouvais la réaction de l’OMS un peu forte », dit-il. Rien ne laisse alors présager ce qui allait suivre. Près de 400 malades ont déjà afflué dans les hôpitaux chinois, et des milliers d’autres vont suivre.

20 janvier 2020

Wuhan — On a déjà perdu le contrôle de la situation. Un seul mort et 400 cas officiels sont rapportés par les autorités, mais il y en aurait 10 fois plus, selon une étude du Royal Imperial College de Londres. La Chine plonge en quarantaine 20 millions d’habitants et suspend le congé du Nouvel An chinois, la plus grande migration planétaire, pour freiner l’épidémie. Mais depuis le premier de l’An, 7,5 millions de Wuhanais ont déjà voyagé hors de la ville, dont des dizaines de milliers à bord de vols internationaux.

Québec — Le même jour, la nervosité monte d’un cran chez Gary Kobinger, qui vient d’échanger avec un collègue coréen, où de premiers cas sont signalés. « Il a décrit la gravité des symptômes, le taux de mortalité. J’ai senti la fébrilité dans sa voix et réalisé que ça allait être sérieux. » En Occident, on pense alors que l’épidémie fait rage loin, très loin en Asie. Mais cinq jours avant le confinement de Wuhan, le virus a fait son nid à Seattle aux États-Unis, transporté par un jeune homme de retour de Wuhan.

23 janvier 2020

Bangkok — Malgré la quarantaine à Wuhan, Mathieu Cormier, homme d’affaires basé à Shanghai depuis 9 ans, réussit à quitter la Chine, masqué et ganté, pour gagner la Thaïlande avec sa famille. Il ignore qu’un cas de COVID est déjà signalé à Bangkok, et que la Chine scellera bientôt ses frontières. Et surtout, qu’il sera coincé hors du pays et forcé de sauter à bord d’un vol pour Montréal pour reconduire son fils au Québec.

25 janvier 2020

Montréal — Un brouillard épais enveloppe la métropole. Un septuagénaire arrive dans un état pitoyable dans une urgence de Montréal et révèle avoir hébergé récemment des proches parents venus de Chine. La situation inquiète un médecin, au courant des avis à la vigilance lancés par l’OMS sur la mystérieuse « grippe de Wuhan ». Il enfile gants et masque avant d’intuber le patient, dont la condition décline à la vitesse de l’éclair. Il réclame un test de dépistage. Mais à l’époque, les tests sont autorisés au compte-gouttes. Sa demande est refusée. « Ce patient avait les poumons dévastés, un vrai white out comme celui décrit pour les cas de COVID », dit-il. Il ne quittera jamais l’hôpital, emporté par cette pneumonie. On ne saura jamais s’il était positif. Le cas soulève des émois sur un forum de discussion médical.

Toronto — Un homme arrivé de Wuhan admis à l’hôpital Sunnybrooke en difficulté respiratoire devient le premier cas confirmé de COVID au Canada. Son épouse est aussi infectée. Trois jours plus tard, le virus fait surface à Vancouver, aussi introduit par un homme d’affaires de retour de Chine.

30 janvier 2020

La Chine ferme enfin ses frontières et suspend les vols internationaux. Mais il est trop tard. Depuis le Premier de l’an, des milliers de voyageurs en partance de Chine vers le reste de la planète ont déjà semé des éclosions dans 30 villes de 26 pays. L’OMS est sans appel : l’épidémie est devenue « une urgence de santé publique de portée mondiale ».

Février 2020

Montréal | CUSM — Des rayons X atypiques, des poumons remplis d’infiltrats : l’état du patient du Dr François de Champlain, urgentologue au CUSM, a toutes les allures d’une infection à la COVID. Mais le Québec est alors loin d’être en mode « pandémie ». « Ce n’était pas possible de faire des tests ! » Ceux-ci sont encore strictement réservés aux voyageurs. Plusieurs médecins croient comme lui que des patients infectés ont pu glisser entre les mailles du filet. « Quand on a testé, plusieurs échantillons n’ont jamais été complétés parce que nos patients n’étaient pas des voyageurs. On n’a jamais eu de résultats. »

Sainte-Anne-de-Bellevue — Un premier échantillon vient d’être analysé pour la COVID au Laboratoire de santé publique du Québec (LSPQ). Négatif. L’équipe est sur les dents. En février, les échantillons de 174 personnes seront testés. Tous seront négatifs.

Montréal | Aéroport Pierre-Elliot-Trudeau — Mathieu rentre de Thaïlande et franchit les douanes canadiennes sans plus de formalités. Tout un contraste avec Shanghai où, à son retour le 12 février, il devra s’isoler 14 jours, et transmettre chaque jour sa température corporelle aux autorités. Et il s’estime chanceux. Ses collègues de France et d’Italie devront jouer du thermomètre trois fois par jour et, au moindre symptôme, être isolés dans des hôtels désignés par le gouvernement chinois.

15 février 2020

Montréal | UdeM — « On va se faire rentrer dedans par ce virus ! Prépare-toi à vivre en confinement pour un bon bout de temps ! » Confinement ?, s’interroge Benoît Massé, épidémiologiste à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Le mot phare de l’année 2020 n’est même pas encore sur le radar de ce côté-ci du monde. Le texto envoyé par une ex-collègue, membre de l’équipe du très réputé expert en modélisation Neil Ferguson du Royal Imperial College de Londres, lui scie les jambes. Il résume l’une des premières études mesurant l’impact potentiel de la COVID-19 dans le monde. Faute de vaccin, seul un « confinement » strict peut désormais freiner le coronavirus, limiter la mortalité et la déroute des systèmes de santé. « J’étais soufflé. C’est sûr que les experts du gouvernement voyaient les mêmes rapports que moi. »

16 février 2020

Shanghai | Aéroport de Pudong — Sur le tarmac, des caisses de produits médicaux s’empoussièrent. Le Canada vient d’expédier 16 tonnes de matériel médical en Chine le 16 février. Pourtant, ses réserves sont pratiquement à sec et il a raté le départ de la course mondiale lancée pour mettre le grappin sur des blouses, des gants et surtout, des masques. L’aéroport est tellement surchargé que les camions bondés de ballots font la file 4 à 5 jours pour accéder aux pistes. Le volume de fret a explosé de 400 %. « Comme beaucoup d’autres pays, le Canada s’est réveillé un peu tard pour renflouer ses réserves. En février, c’était déjà la folie », raconte Mathieu Cormier, qui a travaillé sans relâche aux efforts d’approvisionnement, lors de son retour en Chine. « On a eu vent d’histoires d’horreur, de lots déjà achetés, mais revendus à d’autres pays, d’autres disparus entre l’usine et l’aéroport », dit-il. Des millions se brassent en coulisses, les prix flambent. « Les commandes de plusieurs millions devaient être payées à l’avance », dit-il. Les entreprises canadiennes sont vite doublées par des pays qui avancent gros. « Au Canada, les commandes rentraient à la pièce, par province, par municipalités. « En nationalisant toutes leurs commandes, des pays comme la France commanderaient 400 millions de blouses. » Les petits volumes sont relégués aux calendes grecques. « Des usines me répondaient poliment que ça n’irait pas avant sept mois. »

Fin février 2020

Québec — Le Canada ne compte officiellement que 15 cas de COVID. Mais Gary Kobinger avise de hauts responsables de Santé Canada que, si rien n’est fait, des scénarios pessimistes chiffrent déjà entre 36 et 38 le nombre potentiel de morts. Si l’on agit vite, l’impact pourrait être limité à un million de victimes. « Je leur ai dit que ce virus avait la capacité de tester la préparation de notre système de santé à une maladie respiratoire pour laquelle aucun vaccin ni traitement n’étaient connus. » Il était encore temps de limiter les dégâts. Il n’a jamais obtenu de réponse.

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