COVID-19 en CHSLD: des patients «euthanasiés», selon un médecin

Des résidants des CHSLD «auraient pu être soignés», mais ils ont plutôt été «euthanasiés», selon un médecin venu témoigner lundi aux audiences de la coroner Géhane Kamel sur les décès de personnes âgées ou vulnérables survenus dans des milieux d’hébergement au cours de la première vague de COVID-19.

Le Dr Vinh-Kim Nguyen a travaillé aux urgences de l’Hôpital général juif durant la première vague de la pandémie.

Les patients qui arrivaient des CHSLD avec de lourds cas de COVID-19 allaient selon lui «étonnamment bien après un jour ou deux de perfusions ou d’oxygène». «En hydratant ces patients, ils récupéraient très facilement», a remarqué celui qui s’est auparavant impliqué dans la gestion des épidémies d’Ebola sous Médecins sans frontières.

Après avoir été envoyé en CHSLD pour prêter main forte, le Dr Nguyen s’est toutefois rendu compte que des mesures aussi simples n’étaient pas toujours possibles sur les lieux, faute de personnel et d’équipement.

Voulant transférer des patients vers l’hôpital, il a rapidement découvert «les nombreux obstacles» mis sur sa route, alors que les directives de santé publique préconisaient de garder les résidants sur place.

Pour les malades coincés en CHSLD, les seules mesures disponibles étaient souvent les protocoles de détresse respiratoire de fin de vie, soit de forts cocktails de médicaments utilisés pour réduire la souffrance, a-t-il témoigné. «Ce sont des protocoles qui entraînent la mort. (…) C’était en fait une euthanasie», a-t-il martelé.

«Ce qui m’a vraiment traumatisé, c’est que j’ai vu des patients qui n’avaient pas à se rendre jusque là, ils auraient pu être soignés.»

«Âgisme systémique»

«Presque 10 % des patients en CHSLD sont morts de la COVID-19» durant cette période, a pour sa part rappelé l’ancien ministre de la Santé sous le gouvernement de Pauline Marois, le Dr Réjean Hébert, lors de son témoignage lundi.

Le spécialiste en gérontologie, maintenant professeur en évaluation des politiques de santé à l’Université de Montréal, a expliqué cette «hécatombe» par un «âgisme systémique» dans la société, et le fait que les soins aux personnes âgées sont «le parent pauvre» du système de santé, malgré une population toujours plus vieillissante. 

Même avant la pandémie, «il y a eu du délestage vers d’autres priorités», créant «un ratio insuffisant d’infirmières» et «un exode des médecins», d’après lui. Résultat: les CHSLD n’étaient pas capables de prodiguer des soins aigus, alors les patients en détresse se faisaient transférer à l’hôpital, un déménagement souvent «extrêmement difficile» pour ceux atteints de troubles cognitifs.

Il a aussi cité les «chambres à lits multiples», les «salles de bain partagées», la «ventilation inadéquate» et la «mauvaise climatisation» comme facteurs de mortalité durant la pandémie.

Mais L’abandon des personnes âgées est ce qui l’a le plus scandalisé. «On a entendu toutes sortes de choses, on a entendu des gens proposer que les personnes âgées s’autoconfinent, comme c’était elles qui étaient à risque, alors pourquoi le reste de la population devrait-elle souffrir? On n’a pas vu de mouvement « Old Age Matters », on n’a pas vu de limogeage de directeurs d’établissements.»

Selon lui, cette apathie était aussi présente chez les décideurs, alors que «le comité de crise du ministre n’avait même pas de représentant du secteur des personnes âgées» et que toutes les ressources ont été détournées vers les hôpitaux, notamment les masques et les tests de dépistage.

«Monstres» administratifs

Pour éviter une nouvelle tragédie, il faut «revoir la gouvernance de ces gros monstres que sont devenus les CISSS et les CIUSSS», a déclaré le Dr Hébert.

Il blâme les réformes libérales de la santé de 2003 et de 2015 qui, en centralisant la gestion des établissements, «nous amènent dans un cul-de-sac». «Avant qu’une situation problématique franchisse les six niveaux hiérarchiques et redescende, ça peut prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines.»

Le contexte de l’enquête

L’enquête de la coroner se penche sur les morts de personnes âgées ou vulnérables survenus dans des milieux d’hébergement au cours de la pandémie de COVID-19, qui comptent pour la moitié des victimes de la première vague. 

Pendant cette période, du 25 février au 11 juillet 2020, les Québécois de 70 ans et plus ont compté pour 92 % des décès dus à la COVID-19, d’après des données de l’Institut national de santé publique du Québec.

Son objectif n’est pas de désigner un coupable, mais bien de formuler des recommandations pour éviter de futures tragédies.

Six CHSLD et une résidence pour personnes âgées ont été désignés comme échantillon. Un décès a été examiné pour chaque établissement. Depuis lundi, la coroner se penche sur la gestion provinciale de la crise.

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