L’achat de vaccins contre la COVID-19 miné par des conflits d’intérêts

Plusieurs membres du Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 ont des liens d’affaires avec des compagnies pharmaceutiques qui ont déjà signé des contrats avec le gouvernement ou qui sont en lice pour en obtenir un.

Des experts qui conseillent le gouvernement pour l’achat de vaccins contre la COVID-19 ont des liens étroits avec des compagnies pharmaceutiques, selon les informations recueillies par Radio-Canada. Impossible de connaître la liste complète de ces conflits d’intérêts, puisqu’ils ne sont pas révélés publiquement.

Le gouvernement fédéral a mis sur pied en juin le Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 : 12 scientifiques et gens d’affaires, qui conseillent Ottawa, afin de s’assurer d’obtenir les dizaines de millions de doses de vaccins qui seront nécessaires pour protéger les Canadiens.

Or plusieurs membres de ce comité ont des liens d’affaires avec des compagnies pharmaceutiques qui ont déjà signé des contrats avec le gouvernement, ou qui sont en lice pour en obtenir un. C’est complètement inacceptable, selon le professeur en santé publique, Amir Attaran.

Les conflits d’intérêts sont assez graves. Les décisions n’ont pas l’air indépendantes. C’est préoccupant pour les Canadiens. Des conflits flagrants Radio-Canada a documenté plusieurs cas de conflits d’intérêts réels ou potentiels parmi les membres du comité, que le gouvernement cherche à garder confidentiels. Voici quelques exemples 

Vanrx fabrique des remplisseuses de fioles et de seringues automatisées. Un de ses clients est la pharmaceutique Moderna, qui vient tout juste de signer un contrat avec Ottawa pour l’achat de 56 millions de doses de vaccins.

Vanrx a également reçu un contrat d’Ottawa de 11 millions de dollars, sans appel d’offre, pour de l’équipement et de l’approvisionnement de laboratoire. Le contrat a été accordé en juillet, un mois après la mise sur pied du Groupe de travail.

Michel De Wilde a été haut dirigeant chez Sanofi Pasteur. Il est maintenant consultant privé basé au New Jersey et siège au conseil d’administration de deux compagnies, CureVac AG et VBI Vaccine, qui développent un vaccin contre la COVID-19. VBI Vaccine fait présentement du lobbying à Ottawa pour obtenir une subvention afin de développer son vaccin.

Un de ses portefeuilles d’investissement, le Fonds de biosciences Merck Lumira, détient 11 millions de dollars en actif. Merck développe un vaccin contre la COVID-19.


Et il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg. Depuis le mois de juin, les membres du Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 ont déclaré 23 conflits d’intérêts, pour lesquels ils ont dû se récuser des discussions.

Ces exemples à eux seuls démontrent qu’il y a un risque réel que des décisions importantes pour la santé des Canadiens soient teintées par des intérêts privés, explique Marc-André Gagnon, professeur à l’Université Carleton.

Il n’y a pas d’imputabilité, aucune transparence. Ce n’est pas sain du tout.

– Marc-André Gagnon, professeur en politique publique de l’Université Carleton

Selon lui, les Canadiens sont en droit de se demander si les décisions prises sur un futur vaccin au Canada «seront vraiment prises dans l’intérêt du public ou si elles seront influencées par des intérêts privés».

La situation crée des tensions au sein même du Groupe de travail. Un des membres a remis sa démission. Le quotidien Le Devoir rapportait samedi que le chercheur Gary Kobinger, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval, avait quitté le groupe il y a quelques semaines, notamment en raison du manque de transparence.

Des conflits documentés

Le gouvernement assure être au courant de l’existence de ces conflits d’intérêts. Chaque membre du Groupe de travail a dû faire une déclaration solennelle. «Celles-ci ont été examinées et formellement documentées» à l’interne, dit-on. «Chaque fois qu’on amorce une discussion, les membres doivent déclarer leurs conflits», raconte André Veillette, qui siège sur le Groupe de travail.

Quand c’est potentiellement délicat, les membres se récusent, ils sont exclus des discussions et quittent la pièce. Ils reviennent quand le dossier n’est plus discuté.

«C’est du bénévolat, ajoute André Veillette. On le fait par devoir, par amour pour le Canada. Je suis fier d’en faire partie et de contribuer.

«Il n’y a pas une fois où je ne me suis sentie mal à l’aise parce que quelqu’un n’aurait pas dû être là», confie-t-elle. Manque de transparence Le problème, selon les professeurs Attaran et Gagnon, c’est que la nature des déclarations de conflits d’intérêts demeure secrète.

Manque de transparence

Le problème, selon les professeurs Attaran et Gagnon, c’est que la nature des déclarations de conflits d’intérêts demeure secrète.

Ottawa refuse de divulguer cette information au grand public, sous prétexte que chaque membre est un «consultant bénévole externe» qui ne prend «aucune décision de financement».

«Il ne fait que conseiller les ministres», selon une déclaration écrite du secrétariat du Groupe de travail.

«Ce n’est pas une mauvaise chose d’aller chercher des conseils chez des gens qui ont des liens dans l’industrie pharmaceutique», reconnaît le professeur Amir Attaran. Là où le bât blesse, selon lui, c’est dans le manque de transparence.

Ce n’est pas une bonne façon de fonctionner, soutient le professeur Gagnon.

On ne peut pas voir les déclarations de conflits d’intérêts. [Il est] donc impossible de savoir si les décisions sont prises sans influence d’intérêts financiers. Ça me pose problème.

-Marc-André Gagnon, professeur en politique publique de l’Université Carleton

Ce manque d’imputabilité irrite aussi l’opposition officielle. «En temps de pandémie, on ne peut pas se permettre de tourner les coins ronds», avance le député conservateur Pierre Paul-Hus. »C’est un manque de transparence et d’éthique flagrant de la part du gouvernement Trudeau».

Faire comme la Suisse

Selon Pierre Paul-Hus, le Canada devrait prendre exemple sur la Suisse, qui publie sur Internet tous les conflits d’intérêts de son Groupe de travail sur la COVID-19. Au moins deux membres du Groupe de travail ne sont pas contre l’idée.

«Moi je dirais « pas de problème »; dans le milieu académique», on est habitué à le faire, indique le professeur Veillette.

«Je pense que personne sur le comité ne s’y opposerait», renchérit la scientifique en chef du Canada, Mona Nemer. Questionné à ce sujet, le ministre de l’Innovation Navdeep Bains, responsable du Groupe de travail, refuse de s’engager à rendre les conflits d’intérêts publics.

Le gouvernement rate une belle occasion de faire taire les critiques, selon Marc-André Gagnon.

«Quand on parle de vaccin, il y a beaucoup d’hésitations et de méfiance dans la population. Pour construire la confiance conclut-il, ça prend plus de transparence».

Source

Recevez un sommaire des informations essentielles à retenir sur le coronavirus au Québec en vous abonnant à notre infolettre.